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à lire dans le dernier numéro de Guitare Classique

Le projet Iberialbeniz
DANS L‘ÈRE DU TEMPS

Né dans le cadre du centenaire d’Isaac Albeniz (1860-1909), le projet iberialbeniz développe tous les aspects d’une interprétation contemporaine et vivante du chef d‘œuvre Iberia. C’est aussi une entreprise innovante de production discographique qui repose sur les nouvelles technologies et qui déplace les frontières entre musicien, producteur, diffuseurs et public. Enfin c’est une aventure humaine et artistique, un spectacle vivant, un work in progress, chantier dont l’accès est vivement recommandé à tout le monde.

Ce projet un peu fou de transcrire l’intégrale d’Iberia pour deux guitares remonte au début des années quatre vingt dix, à l’époque où je quittais à peine les bancs de l’Ecole Normale Alfred Cortot, salle Emilio Pujol où avaient lieux les cours de mon cher maître Alberto Ponce. Je formais alors un duo de guitare avec Marcelo de la Puebla. Je l’avais rencontré lors des masterclasses de Ponce à La Coûme, dans les Pyrénées orientales, tout près de Prades et du petit village de Molitg-les-bains où habitait Pablo Casals pendant son exil.
Puis Marcelo est parti vivre à Séville. J’y suis allé régulièrement pour répéter et c’est là que j’ai transcrit la plupart des pièces d’Iberia. En cette période j’ai commencé à étudier la guitare flamenco, à Barcelone avec un gitan originaire de Grenade, puis la danse à Paris. Nous avons joué tout le cycle (sauf une pièce ou deux) la première fois en 1999 au festival de musique de chambre en Ardèche qu’organisait Nicolas Ducloux, futur directeur artistique du projet. Puis l‘éloignement a mis fin à notre duo et les transcriptions d’Iberia sont restées quelques années dans les cartons.

Le processus d’enregistrement
Plus tard j’ai joué Almeria et Triana avec Thomas Viloteau, alors étudiant au Conservatoire de Paris, pour un prélude au concert de l’orchestre de Paris à Mogador. J’ai alors commencé à étudier la possibilité d’enregistrer l’intégrale d’Iberia en re-recording, c’est à dire en ré-enregistrant une piste sonore sur une autre. À mes côtés, il y avait l’ingénieur du son Francis Rotstein, fondateur de la maison de disques La follia madrigal, avec qui j’avais déjà enregistré plusieurs CD. L’enregistrement intégral a eu lieu à l’église Sainte Marie Madeleine aux Prés, commune de Puy-Saint-Vincent dans les Hautes-Alpes, en septembre 2008, sous la direction artistique de Nicolas Ducloux.
Habituellement il est rare qu’un re-recording se pratique en acoustique naturelle et sans réverbération rajoutée. Cependant nous avons choisi d’enregistrer avec un seul couple de microphones omnidirectionnels ; la distance qui les sépare de l’instrumentiste est donc figée de fait par l’enregistrement. Une mauvaise appréciation de cette distance ne permet pas de modification en post-production (montage/mixage) contrairement à la technique de prise de son de proximité avec microphones directifs auxquels sont rajoutés, pour « aérer » le son, des microphones d’ambiances et une réverbération électronique, qui permet en studio de recréer un équilibre artificiel.
Dans le cas présent, le défi à relever était que l’auditeur ait la sensation d‘être à l‘écoute d’un dialogue musical entre deux instrumentistes dans une acoustique proche de celle du lieu de l’enregistrement. Volonté d’un effacement de la technique.

Le dispositif de sonorisation
L’idée d’un concert où je joue pendant qu’on diffuse la deuxième guitare m’est venue petit à petit, en voyant une vidéo de Julian Bream jouant en duo le Fandango de Boccherini avec son double, et une scène du film The big store des Marxs Brothers. Quand Harpo Marx joue en re-recording, c’est un moment de pure poésie. Il joue avec lui-même. Il s’entend jouer. Il se voit jouer. Il est acteur et spectateur d’un rêverie dont il est l’unique personnage, réfléchi à l’infini. Il y a aussi le pianiste Fazil Say qui a donné en concert une version du Sacre du Printemps de Stravinsky grâce à un dispositif électronique pilotant un deuxième pianiste virtuel. Mon ami le compositeur Alexandros Markeas a travaillé aussi dans cette direction, par exemple dans Miroir mon beau miroir pour violoncelle vidéo et électronique. J’ai d’ailleurs commencé à étudier avec le cinéaste Philippe Béziat une scénographie avec vidéo mais nous avons ajourné ce projet faute de financements suffisants.
Un procédé d’acoustique architecturale virtuelle a été développé par Francis Rotstein. Cette technique permet de retrouver au concert les conditions exceptionnelles de l’église les Prés de Puy St Vincent où a eu lieu l’enregistrement. L’acoustique architecturale est l’art de maîtriser les caractéristiques des structures acoustiques des bâtiments. On parle d’acoustique architecturale reconstituée (virtuelle) lorsque des algorithmes mathématiques tendent reproduire par modélisation ces réflexions et ces absorptions des surfaces mises en jeu. On attribue ces premiers travaux mathématiques au physicien Wallace Clement Sabine. Nous avons utilisés ce concept pour mettre au point notre dispositif sonore du concert Iberia. Il se présente de la manière suivante :

  • L’une des deux guitares, enregistrée en amont dans l’acoustique naturelle de l‘église du Puy St-Vincent, est fixée sur un support numérique. Un lecteur multipistes diffuse cet enregistrement ainsi que des indications métronomiques que je reçois dans une oreillette.
  • L’autre guitare, celle que je joue en direct, est captée par un microphone et traitée par une réverbération à convolution. Le principe est le suivant : on capture les caractéristiques acoustiques d’un lieu en enregistrant sa réponse impulsionnelle afin de l’analyser. Une empreinte sonore de l‘église a donc été réalisée au moment de l’enregistrement. Cette réponse est ensuite traitée par modélisation informatique. Pendant le concert, un microphone placé sur la guitare fournit un signal qui est traité en temps réel via la réverbération à convolution, donnant la sensation du lieu capturé.
  • Nous utilisons quatre hauts parleurs. Une paire d’enceintes pour la guitare live se trouve placée au plus près de l’instrument. Elle ne diffuse essentiellement que cette réverbération, afin de créer l’illusion sonore de l’instrument dans l‘église. L’autre paire d’enceintes, légèrement décalée, diffuse la guitare enregistrée. L’acoustique ainsi reconstituée forme l’unité de lieu et d’espace qui se déroule devant nous comme dans un cadre. Il ne s’agit pas de sonoriser la salle mais de diffuser de façon cohérente les deux guitares afin que le public puisse les situer sur scène le plus naturellement possible.

Le site internet comme moyen de communication
Dans un éditorial de Guitare classique il y a quelques années, il fut écrit à juste titre :
Rendez-vous compte de la révolution lancée par l’ère du numérique. Plus d’objets-disques, plus de jaquettes, plus de distributeurs, mais des musiques et images à télécharger (…) Que de bouleversements dans les habitudes de consommation musicale depuis l’apparition du microsillon en 1948, avant que lui-même soit supplanté par l’avènement du disque vinyle, de la cassette audio, puis du CD au début des années 1980. Dans l’équipe iberialbeniz, nous faisons le même constat sur l’évolution de la société en matière de production, diffusion et consommation de musique, et pensons que cette évolution concerne non seulement les musiques de variétés, les musique actuelles, mais aussi celles que l’on appelle encore “classiques”. Ces réflexions nous ont conduit, avec mon ami informaticien Frédéric Demians, à concevoir le site internet www.iberialbeniz.com. Au stade initial du projet, celui de la mise au propre de la transcription, nous avons créé un blog, espace d’observation, d‘échange et de mise au point. Notre but était de penser et de préparer les étapes suivantes, à savoir l’enregistrement puis la diffusion de la musique, à la fois sous sa forme enregistrée et sous sa forme vivante (concert). Grâce à l’expertise et aux moyens techniques prêtés par la société Tamil, acteur du monde numérique 2.0, que dirige Frédéric, nous avons enfin, à la suite du blog, mis en place le site internet. Il s’agit à la fois d’une plate forme d‘écoute en streaming, de téléchargement de partition, un blog, et un journal de l’actualité du projet (concerts, radios, événements, etc.).
Aujourd’hui www.iberialbeniz.com se présente comme un modèle de site collaboratif, de web social dédié aux musiciens classiques. On l’a dit, le développement des technologies numériques est en train de bouleverser non seulement les habitudes des amateurs de musique, mais aussi le rapport des musiciens professionnels à leur métier. Le musicien de la renaissance embrassait tous les savoir de son époque. Celui d’aujourd’hui retrouve cette ouverture, cette liberté. C’est un nouvel humanisme.

Jean-Marc Zvellenreuther