El Polo

“El Polo est une chanson et danse andalouses, et n’a rien à voir avec le sport qui porte le même nom”, prévient Albeniz (cette mention en bas du manuscrit a malheureusement disparu à la première édition). Pourtant, une fois éliminée l’association sportive (sic) et rétablie celle avec le genre musical traditionnel, il demeure que la pièce El Polo d’Iberia échape également au style flamenco auquel elle est censée se rapporter. On est en présence d’une vraie-fausse musique de genre.

Le Polo flamenco, proche de la Solea dont il emprunte le compas, les accords et le mode phrygien, était à la mode au XIXe siècle, avant de presque disparaître. Albeniz l’a sûrement entendu chanté par le fameux Antonio Chacon, son dernier grand interprète. Et Manuel de Falla, qui a appris le flamenco au contact des gitans de Grenade, transcrit un authentique Polo, dans la septième de ses Chansons populaires espagnoles.

Or dans le présent morceau d’Iberia, point de flamenco, mais une sorte de valse mélancolique, langoureuse, un sanglot. Une musique lancinante, incantatoire comme la danse de Candelas dans l’Amour sorcier, destinée à éloigner les mauvais esprits :

au lever du jour…
Un homme habillé de rouge est passé.
Je l’ai questionné
et il m’a répondu
qu’il emportait le corps de sept pendus…

El Polo est une transe, une musique qui piétine, tourne sur elle-même comme un derviche. Elle s‘élève jusqu‘à son point culminant, situé précisément à la section d’or, pour retomber ensuite inexorablement, décrivant la forme d’une arche, chose unique dans Iberia.

On ne peut que se ranger à l’avis d’Olivier Messiaen qui voyait en El Polo la plus grande réussite d’Iberia, une pièce “géniale et fataliste”. Duende et Fatum.