Entre le virtuel et le virtuose

Depuis quelques années, j’ai eu l’occasion de côtoyer de nombreux musiciens classiques. Peu d’entre eux avaient développé, comme Jean-Marc Zvellenreuther, un projet remettant en jeu leur pratique personnelle par la confrontation à la technologie et aux disciplines voisines, comme le spectacle vivant ou la vidéo par exemple.

Au moment de concevoir le dispositif scénographie-lumière-et-vidéo d’ Iberia, je fais mien le parti pris “simple et minimaliste” de Jean-Marc, dans le but non seulement comme il le dit de “magnifier la poésie délicate” de l‘œuvre, mais davantage encore pour la protéger…

En effet, à l‘écoute d’ Iberia, les images et les parfums défilent dans notre tête, la pensée dérive, mille voyages semblent s’offrir à nous… Toute mise en images réelles de ces images mentales resterait en deçà de ces suggestions musicales, toute illustration serait un appauvrissement. Qu’est-ce qui mieux que la musique est porteur de ces images ? Réelle ou imaginaire, l’Andalousie d’Albeniz est dans la musique.

Alors pourquoi des images sur scène ?

Parce que Jean-Marc nous invite à un autre voyage, en filigrane du premier, qui est celui de la musique en acte, c’est-à-dire du concert, mais d’un concert rendu plus spectaculaire par le procédé du re-recording.

Jean-Marc joue avec lui-même, son double ou un autre. Les deux voix fusionnent, dialoguent, luttent. Par quelle prouesse arrivent-elles à se synchroniser si parfaitement ? Comment l’interprète vivant, là devant nous, trouve-t-il sa liberté de jeu face à l’enregistrement de l’autre ? Comment louvoie-t-il dans le tempo imposé ? Quelles audaces se permet-il, sûr de la constance d’un partenaire qu’il connaît par cœur (et pour cause puisque ce fut lui-même) ?

Voilà ce que notre dispositif illustre et met en scène en théâtralisant, le plus simplement possible, le re-recording : Jean-Marc joue sa partie devant le public et, sur l‘écran à côté ou derrière lui, son double joue la sienne.

Mais chaque numéro est l’occasion de varier le rapport entre Jean-Marc et son double, la place du musicien par rapport à l‘écran, la lumière qui les éclaire respectivement. Lentes montées ou descentes de lumière, transparences, masques ou surimpressions, apparitions ou disparitions progressives peuvent aussi avoir lieu au cours des pièces musicales, accentuant la sensation de glissement progressif, de passage, de dérive.

Les deux guitares dialoguent, se répondent, s’accompagnent, se brouillent, s’imbriquent, foisonnent… En choisissant de mettre l’une dans la lumière et l’autre dans l’ombre, en modifiant le rapport d‘échelle entre les deux au moyen du gros plan, on choisit de faire entendre tel ou tel aspect du contrepoint savant présent dans la transcription pour deux instruments.

Entre chaque pièce, Jean-Marc se déplace, les lumières changent. Sur le principe de variations, le dispositif décline le thème du dédoublement et creuse, chaque fois d’une façon nouvelle, l’espace physique entre les deux guitares, régénérant du même coup la perception que le spectateur a de la musique elle-même. En outre, la spatialisation du son des deux instruments peut aussi contribuer à la théâtralisation de ce duo virtuel.

Ainsi, de proche en proche, Jean-Marc et son double dessinent une trajectoire dans l’espace scénique, le regard des spectateurs ne cesse de circuler entre le virtuel et le virtuose.

Philippe Béziat