Présentation d'Iberia

Iberia est la dernière œuvre et l‘œuvre la plus importante du pianiste et compositeur espagnol Isaac Albeniz (1860-1909). C’est un vaste cycle comprenant douze pièces pour piano composées entre 1906 et 1908, réparties en quatre cahiers publiés alors par les Editions mutuelles à Paris.

Installé à Paris en 1893, Albeniz avait noué des liens étroits avec le monde musical et artistique français comme en témoigne la dédicace des œuvres, publiées sans numéro d’opus :

  • Premier Cahier (1906 dédié à Madame Ernest Chausson ) : Evocacion, El Puerto, El Corpus en Sevilla
  • Deuxième cahier (1906, dédié à Blanche Selva) : Rondeña, Almeria, Triana
  • Troisième Cahier (1907, dédié à Marguerite Hasselmans) : El Albaïcin, El Polo, Lavapiés
  • Quatrième Cahier (1908, dédié à Madame Pierre Lalo) : Malaga, Jerez, Eritaña

Dans Iberia le style d’Albeniz s’infléchit nettement et, en s‘éloignant de la préciosité et du charme immédiat de la jeunesse ( Suite Espagnole, Chants d’Espagne), il s’approfondit sans cesser de séduire. Bien que puisant toujours aux mêmes sources de l’Espagne pittoresque, de l’Andalousie mystérieuse et envoûtante, les thèmes d’Iberia sonnent de façon complètement neuve ; les phrases s’allongent, vont de modulation en modulation, dans des tons lointains et inattendus. Les morceaux se dilatent en adoptant la forme sonate à deux thèmes, traitée avec une suprême liberté, et durent souvent près de dix minutes.

Avec La Vega, un chef d‘œuvre datant du tournant du siècle, Albeniz était entré dans la modernité. Dans Iberia, il va plus loin. Il rivalise avec ses contemporains Debussy et Ravel. Albeniz fait un usage systématique de la gamme par tons et des harmonies de quinte augmentée qui en découlent, ainsi que de l’accord de sixte ajoutée.

Très française bien qu’influencée par le piano de Liszt, cette musique, dont les motifs s’irisent de petites touches de lumière aux couleurs de l’arc-en-ciel, est d’essence impressionniste. Une grande variété de procédés sont mis en œuvre pour atteindre au vertige : des notes étrangères et des dissonances qui saturent l’espace harmonique ; l’usage de la gamme andalouse et des modes anciens, phrygiens, lydiens entre autres ; la virtuosité transcendante et l’immense étendue dynamique (du quintuple piano au fffff et “plus fort encore si possible” !).

Le rythme se libère de la carrure classique. Il s‘écoule désormais librement dans le lit des danses traditionnelles et même du flamenco : Sévillanes ( Triana, Eritana), Soleas por Bulerias ( El Albaïcin, Jerez), El Polo. Tout ce folklore est réinventé, quasi improvisé, né tout entier de la verve d’Albeniz et de son génie de rhapsode. La sonorité, qui évoque tantôt la guitare, le chant et le “taconeo” des danseurs, tantôt l’orchestre, oblige le pianiste à de véritables prouesses.

Le style de piano inouï d’ Iberia a suscité les commentaires admiratifs des contemporains comme Claude Debussy. Après ce chef d‘œuvre visionnaire, Albeniz meurt et laisse un héritage qui n’a cessé d’influencer des générations de musiciens et de pianistes. Ainsi d’Olivier Messiaen qui admirait Iberia. Parmi tant d’autres.